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Quand l’UNESCO fait entrer le Konpa au patrimoine de l’humanité

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Konpa UNESCO patrimoine Haiti Musique
© Didier Moïse

En décembre 2025, une annonce tombe à l’UNESCO et fait le tour du monde : le Compas d’Haïti, le Konpa, rejoint officiellement la Liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Derrière cette décision, il y a bien plus qu’un simple style musical. Il y a l’histoire d’un peuple, d’une île et d’un rythme qui refuse de se taire. Konpa UNESCO patrimoine Haiti Musique : quatre mots qui, désormais, avancent ensemble.

Un soir de décembre où tout un pays se redresse

Le 10 décembre 2025, le comité de l’UNESCO vote. Aussitôt, le Konpa entre dans le cercle fermé des traditions que le monde s’engage à protéger. La scène se déroule loin d’Haïti, pourtant les échos arrivent très vite.

D’abord, la nouvelle circule sur les réseaux sociaux. Ensuite, elle passe par les radios, les conversations au marché, les groupes WhatsApp, les tap-taps bondés. Partout, on se la répète.

Haïti est souvent associée aux crises, à la violence, aux catastrophes. Cette fois, pourtant, le pays apparaît sous un autre angle. C’est la création, l’élégance et la fête qui prennent le dessus. Artistes, fans et anonymes ont le même réflexe : se reconnaître dans cette victoire culturelle.

Nemours, un saxophone et la naissance d’un mythe

Pour comprendre ce moment, il faut retourner dans les années 1950. À Port-au-Prince, la ville vit alors au rythme des clubs et des bals. Les robes longues frôlent le sol, les costumes sont impeccables, et la nuit semble pleine de promesses.

Au cœur de cette effervescence, un musicien se distingue : Nemours Jean-Baptiste. Il observe, écoute, mélange. Ainsi, il modernise la méringue haïtienne, s’inspire des grandes formations caribéennes, ajoute guitares, cuivres, percussions. Peu à peu, il invente un son nouveau : le compas direct.

Le tempo est médium, la rythmique précise, la basse enveloppante. De plus, la guitare tisse des lignes fluides. Pourtant, le secret du Konpa se trouve surtout dans la danse. On y danse à deux, serré, dans une marche rythmée où les hanches parlent presque autant que les paroles.

Très vite, le Konpa sort des clubs élégants pour rejoindre les bals populaires. Puis il gagne les fêtes de quartier, les mariages, les vacances en province. Il devient alors la bande-son naturelle de la vie haïtienne. On grandit avec lui, on tombe amoureux dessus, on se remet d’un chagrin sur ses slows.

Une musique qui recoud ce que la vie déchire

Le Konpa ne se contente pas de faire danser. Il apaise, rassemble et, parfois, recolle des morceaux de vie.

Dans un pays marqué par la pauvreté, l’instabilité et la peur, la musique agit comme une échappée. Un morceau de Konpa permet, l’espace de quelques minutes, de se sentir digne, beau, vivant. Ainsi, la fête devient une façon de résister.

Les textes parlent d’amour, de jalousie, de promesses tenues ou trahies. Ils évoquent aussi l’espoir, la liberté, le désir de mieux. Chaque chanson peut devenir le souvenir d’un couple, d’un été, d’une amitié.

Dans les clubs, mais aussi dans les petites fêtes familiales, la danse Konpa crée un refuge. On s’enlace, on se regarde, on se rappelle que la vie n’est pas que dureté. Par conséquent, la musique prend une dimension presque thérapeutique.

Port-au-Prince, Miami, Paris, Montréal : la grande famille Konpa

Très tôt, le Konpa quitte les rives d’Haïti. Avec l’exil et la migration, il monte dans les avions et traverse les océans.

D’abord, il s’installe à New York et à Miami. Ensuite, il gagne Montréal, Paris, puis d’autres villes encore. Dans chaque communauté haïtienne, on le retrouve dans les salles paroissiales, les clubs caribéens, les festivals d’été.

À Brooklyn, à Montréal-Nord, à Saint-Denis ou à Miami Gardens, les mêmes gestes se répètent. Les couples se serrent, les regards se croisent, le pas de base reste le même. Ainsi, le Konpa devient un lien direct avec le pays d’origine.

Pour les Haïtiens de la diaspora, il est souvent la première chose que l’on partage avec les amis non haïtiens. C’est la musique que l’on fait découvrir à ses enfants nés à l’étranger. Elle calme la nostalgie, renforce l’appartenance, relie les générations.

Aujourd’hui, on apprend le Konpa dans des cours de danse, au même titre que la salsa ou la bachata. Des DJs le mélangent à l’afrobeat, au zouk ou à la pop. Des musiciens, eux, le croisent avec le jazz, le RnB ou le reggae. Ainsi, la reconnaissance de l’UNESCO arrive au moment où ce rythme est plus global que jamais, sans perdre son âme haïtienne.

Joumou, Kasav, Konpa : la trilogie d’une fierté retrouvée

L’entrée du Konpa à l’UNESCO s’inscrit dans une série de reconnaissances importantes.

En 2021, d’abord, la Soupe Joumou a été inscrite au patrimoine immatériel. Cette soupe au giraumon, servie chaque 1ᵉʳ janvier, célèbre l’indépendance et la victoire sur l’esclavage. Elle symbolise la liberté et la dignité retrouvées.

En 2024, ensuite, ce sont les savoirs liés à la cassave, le pain de manioc, qui ont rejoint la liste. Ce geste met en lumière un héritage amérindien et paysan, toujours bien vivant dans les campagnes comme dans les villes.

Désormais, Joumou, Kasav et Konpa forment une trilogie. Le plat de la liberté, le pain ancestral et la musique du cœur racontent ensemble une autre histoire d’Haïti. Celle d’un peuple qui, malgré les épreuves, continue de créer, de cuisiner, de danser et de transmettre.

Une consécration… et le début d’un nouveau chapitre

L’inscription du Konpa au patrimoine immatériel de l’humanité n’est pas un point final. Au contraire, c’est le début d’un nouveau chapitre.

D’un côté, cette reconnaissance peut encourager des projets d’éducation artistique, de festivals, d’archives, de formations. Elle peut aussi attirer l’attention sur la nécessité de protéger les lieux et les artistes qui font vivre ce rythme.

De l’autre, la vraie vie du Konpa reste là où il a toujours été : sur les pistes de danse, dans les studios, dans les fêtes improvisées, dans les cours d’école, sur les radios du quartier.

On peut imaginer une scène simple. Dans une cour de Port-au-Prince, ou dans un sous-sol de Montréal, deux adolescents essayent leurs premiers pas de Konpa. Ils sont un peu maladroits, mais heureux. Peut-être ignorent-ils que cette danse figure désormais sur la liste de l’UNESCO.

Pourtant, ils savent déjà une chose essentielle : ce rythme est à eux. Et, désormais, il appartient aussi au monde.

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